41 – Marie & Marthe

« Pendant qu’ils étaient en route, Jésus entra dans un village. Là, une femme nommée Marthe l’accueillit dans sa maison. Elle avait une sœur appelée Marie. Celle-ci vint s’asseoir aux pieds de Jésus, et elle écoutait ce qu’il disait.

 Pendant ce temps, Marthe était affairée aux multiples travaux que demandait le service. Elle s’approcha de Jésus et lui dit:
    —Maître, cela ne te dérange pas de voir que ma sœur me laisse seule à servir? Dis-lui donc de m’aider.

 Mais le Seigneur lui répondit:
—Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses; il n’y en a qu’une seule qui soit vraiment nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, et personne ne la lui enlèvera. » (Luc 10.38-42)

==

Cette semaine, j’aimerai partager la réflexion écrite par Véronique Isenmann, une théologienne Suisse, à propos de ceux deux femmes… Marthe et Marie.

Cet article a été publié dans le site Interbible.org (http://www.interbible.org/interBible/source/feminin/2004/fem_040924.htm)

marthe-et-marie
Le Christ dans la maison de Marthe et Marie (par Jan Vermeer van Delft, 1654-55, National Gallery of Scotland, Edinburgh)

==

Le contexte

Jésus est en route pour Jérusalem (Luc 9,31 ss). Il vient de raconter l’histoire du bon samaritain qui descend vers Jéricho, alors que lui est en train de monter vers Jérusalem. Vient-il de Jéricho, sise à 27 km au nord-est de Jérusalem ? A-t-il fait ce détour en venant de Samarie ? La route est difficile, en dehors même de tout brigandage, qui mène de la ville la plus basse au monde, à environ 250 m au-dessous du niveau de la mer, à Jérusalem, à plus de 1000 m d’altitude, une dénivellation de plus de 1200 m sur moins de trente km.

Dans la Bible, les localités, entourées de murailles et abritant la population, peuvent être comparées à des mères abritant dans leur sein leurs enfants. Jésus, qui vient avec ses disciples de vivre la difficulté à être accueilli dans certaines villes, est en montée vers la Jérusalem terrestre, engendrant par la chair, mais aussi vers la Jérusalem d’en haut, mère qui engendrera par l’esprit (Galates 4,26). Dans cette montée, et comme pour reprendre des forces avant les épreuve qui l’attendent, Jésus entre dans le village de Béthanie, d’après Jean 11,1, et dans la maison de Marthe. La maison symbolise elle aussi le refuge et le sein maternel, l’être intérieur et les mouvements de l’âme assimilés aux déplacements dans une maison, entre cave et galetas. Il y a une proximité de racine en hébreu entre le mot bait, maison, et le mot bat, soeur utérine, habitante d’une ville.

Ainsi, racontant la descente du bon samaritain et la montée de Jésus, le texte de Luc dit la capacité de Jésus à gravir les difficultés pour faire descendre Dieu sur terre et à affronter la descente aux enfers pour faire monter l’âme vers Dieu. Et il dit dans le même temps, de manière plus inconsciente et plus secrète, le besoin impératif de Jésus de se ressourcer, de trouver refuge pour laisser à son âme la possibilité de se nourrir : montée vers Jérusalem, mère spirituelle, arrêt au village, pause dans la maison de «sa soeur» Marthe. Et si Luc ne fait pas mention de Béthanie dans ce texte, c’est ici qu’il placera le récit de l’Ascension au chapitre 24, c’est de là que le Ressuscité descendu aux enfers montera auprès du Père.

Marthe reçoit… chez elle…

 

Marthe reçoit Jésus chez elle. Elle l’accueille dans sa propre maison(…). Cela est encore renforcé par son nom, Marthe, prénom unique dans la Bible et qui signifie Dame, Maîtresse. Elle a un frère, Lazare, et une soeur, Marie. Dans l’évangile de Jean (chapitres 11 et 12), Lazare meurt et Jésus le ressuscite après l’une des plus belles déclarations de foi de l’évangile, faite par Marthe.

Marthe est la femme qui va au-devant des gens et des choses, qui dit ce qu’il y a à dire, qui fait ce qu’il y a à faire et qui le fait avec une confiance inébranlable en la vie et en Dieu. Elle est capable d’affronter la réalité de la mort et de croire que tout est possible. Et Jésus l’aime beaucoup (Jean 11,5). Ce qui place aussi leur dialogue sous un autre éclairage: ils sont amis et se parlent avec toute la franchise de l’amitié.

Marthe reçoit Jésus chez elle … et c’est un peu le branle-bas de combat.
Il y a tant à organiser, c’est un service compliqué.

Sans doute que l’intendance n’est pas facile avec tous ces gaillards qui débarquent, qu’il faut fournir en eau pour la purification (avec cette eau qu’il faut aller puiser), nourrir et peut-être loger.

Combien sont-ils? À peine un peu plus tôt, il est dit que Jésus a nommé soixante douze nouveaux disciples. Sont-ils tous avec lui?

Sans compter les voisins qui viennent certainement voir ce qui se passe…

On peut se faire une petite idée de l’agitation qui devait régner dans cette maison! En tout cas, d’après Luc, la situation à laquelle Marthe est confrontée est suffisamment compliquée pour en faire mention explicitement.

À présent, Jésus est réfugié chez Marthe, efficace à lui offrir un abri, un temps et un espace de repos, qui fait ce qu’il faut. Et voilà que Jésus renverse tout: Marthe prend soin de Jésus et Marie écoute, mais la bonne part revient à Marie. Alors quoi?

Avec Jésus, jamais de règles de comportement définitives ou d’enfermements! Il faut s’attendre à tout moment à être bousculée ! A ce moment précis, le bousculement vient du questionnement même de Marthe. Elle fait ce qu’il faut, mais elle dit aussi ce qu’elle pense. Et ce qu’elle pense ne s’adresse pas à Marie, mais bien à Jésus: Est-ce que cela ne te fait rien que ma soeur me laisse seule à faire le service ? Dis-lui de m’aider !

Voilà qui est inhabituel: une maîtresse femme libre qui demande à un homme étranger à son foyer de se mêler d’affaires non seulement domestiques mais encore familiales! Un signe de plus de l’amitié qui les lie, mais aussi de la liberté de cette femme qui ne craint pas d’apparaître sous un mauvais jour, qui ne craint pas d’exprimer clairement son mécontentement et ses attentes, qui ne remâche pas sa rancoeur dans son coin mais exprime son insatisfaction et sa frustration. Une femme qui sait dire quand elle a besoin d’aide et quand elle pense que son invité accapare trop l’attention. Elle ne craint même pas de passer pour une mauvaise hôtesse ou une soeur jalouse. Merveilleuse Marthe, franche, fidèle et directe, même devant son ami, son invité.

Mais pourquoi ne s’adresse-t-elle pas à Marie? Apparemment, elle ne pense pas que cela serve à quoi que ce soit. (…) Marthe en tout cas voit sa soeur écouter la parole de Jésus. Elle est entièrement absorbée. Parole singulière et écoute unique, si chères à ce peuple juif, en écho au «Écoute Israël» ouvrant les Dix Paroles; qui implique un engagement de toute la personne et la communauté dans l’écoute, une disponibilité intérieure en lien avec le divin et une capacité à l’obéissance. Ecouter Jésus, c’est aussi revisiter les Dix Paroles de manière renouvelée.

Marthe semble penser que seul Jésus peut arracher Marie à sa méditation, à sa contemplation, à son recuillement et rendre Marie au travail domestique. Avec son interpellation elle paraît dire que seul Jésus captive Marie et l’empêche de faire ce qu’elle doit. Marthe renvoie Jésus à ses responsabilités : «cela ne te préoccupes pas?». Elle ne parle pas à sa soeur.

Là où la lecture traditionnelle voit d’abord de la jalousie, je suis frappée par l’absence de relation et de dialogue et l’incapacité de Marthe à accorder à Marie le statut de vis-à-vis et à lui demander quoi que ce soit.

Et pourtant, étant soeurs, tout le monde s’attend à ce que leur relation soit facile et leur proximité naturelle. C’est aussi dans ce sens que va l’évangéliste Jean au chapitre 11 qui met les mêmes mots dans leur bouche après la mort de leur frère. Et pourtant, tout un chacun trouve normale la rivalité qui les oppose; chacun s’attend à ce que l’une fasse mieux que l’autre. Notre regard de lectrice aussi compare et prend partie. Et en plus Jésus semble nous donner raison!

Stop! Pas si vite! Jésus s’adresse à Marthe et seulement à Marthe. «Marthe, Marthe», répétition d’affection destinée à se faire vraiment entendre. «Tu te fais du souci pour beaucoup de choses et tu es agitée.» Cette phrase révèle à nouveau leur complicité.

Jésus prend en compte que Marthe se fait du souci pour lui, pour l’avenir. Et en même temps, il lui fait entièrement confiance.

…Il la croit capable de comprendre ce qui est en jeu.

…Et il la croit capable de cesser momentanément de faire ce que toute femme responsable ferait, à savoir s’occuper de sa nichée, pour s’asseoir et mettre son énergie à une écoute active de la Parole.

…Il la croit capable d’abandonner toutes les conventions et toutes les contraintes intérieures pour rejoindre sa soeur et la rencontrer autour de la Parole.

…Il fait appel à toute son intelligence et la sait capable de mobiliser une vision totalement différente de son monde, de son quotidien.

…Il sait qu’elle fait ce qu’il faut tous les jours et il sait qu’elle sait aussi faire autrement et poser les priorités autrement.

…Il met aussi l’accent sur son angoisse, cette angoisse qui coupe des autres et ne rapproche pas.

En toute amitié, …il lui suggère de retrouver confiance, de ne pas se laisser déborder par les soucis et de le rejoindre dans ce temps de pause. Car c’est bien de cela qu’il s’agit.

Il ne s’agit pas que Marthe se transforme en Marie, il ne s’agit pas qu’elle cesse de faire ce qu’il faut.

Il s’agit ici et maintenant, dans ce temps de cheminement et de montée, de savoir s’arrêter pour reprendre des forces, dans une proximité unique et un partage possible malgré les différences.

Il s’agit qu’elle puisse rencontrer en sa soeur une adulte différente, qui fait et assume ses choix.

Un texte de rivalité entre soeurs? Un conflit dans lequel nous aurions à prendre position? Jésus souligne à la fois la différence des deux soeurs mais aussi la proximité de leur quête. «merimnas» – tu te fais du souci, et «merida» – la part qui revient à Marie, ces deux mots ont des sonorités communes et commencent de la même manière, esquisse d’une mise en route commune.

La suite du chemin est difficile, la route est raide, le danger de comparaison, de rivalité toujours présent, mais aussi en germe le respect de la différence et la possibilité de découvrir l’autre dans ses propres choix.

Cela ne va pas de soi que de soeurs de sang elles deviennent soeurs de coeur. Mais le médecin Luc, en choisissant de rapporter dans les versets suivants les paroles de Jésus sur la prière au Père, propose l’ouverture à un dialogue authentique: «Demandez et l’on vous donnera.»

==

Entre nous…

Cette phrase… « Tu te fais du souci pour beaucoup de choses et tu es agitée. »… ahhh, cette phrase… tellement vrai! Qui, dans nos jours, n’est pas concernée par ces mots?

Mais… c’est tellement vrai aussi… que parfois, on pense que c’est la faute des autres… Combien des fois on pense que les autres « doivent faire comme moi » ou « faire ceci ou cela » sans se rendre compte que …peut être ce sont eux qui ont fait le meilleur choix?

Aujourd’hui , en lisant ce texte, c’est le risque de jugement qui attire mon attention…

Le jugement… Quand l’autre ne fait pas les mêmes choix que nous, l’autre prend un autre chemin, ….quand l’autre ne semble pas se rendre compte de notre situation, de notre besoin …de l’aide, de compagnie, d’un coup de main, d’une visite…

L’autre parle d’amour mais il semble ne pas le mettre en pratique… tant qu’il ne fait pas les choix que nous souhaitons, ceux qui nous semblent corrects…

Et si ce choix, si différent du mien,  c’était « la meilleure part, et personne ne la lui enlèvera« ? Ne dois-je pas plutôt revoir mes propres choix? Qui suis-je pour juger l’autre? Qui suis-je pour lui dire où il doit aller ou ce qu’il doit faire?

Que ma prière soit plutôt:

Aide-moi Seigneur …A ne pas laisser les plusieurs obligations de mon quotidien enlever mon temps passé exclusivement à tes pieds, dans Ta présence…

Aide-moi à écouter Ton invitation à m’arrêter… et Ta voix qui me dit… « Tu te fais du souci pour beaucoup de choses et tu es agitée… » « Je te regarde. Je connais tes soucis. Je vois que tu es même occupée avec mes affaires, ma maison… Mais… parfois il faut s’arrêter… il y aura toujours des choses à faire, des invitations, de quoi s’en occuper… mais… tu as le choix… tu es la seule à pouvoir dire « oui » ou « non »… Chaque personne doit choisir… »

Alors, chaque jour… face à chaque « oui » ou « non »… Aide-moi à faire le bon choix. Aide-moi à discerner… et à choisir la meilleure part… selon Toi.

Que je dépose mes lourdes inquiétudes, mes soucis,  et que je retrouve « ton joug qui est doux et ton fardeau qui est léger » (Mt 11.30)

Aide-moi aussi à ne pas juger l’autre… Mais plutôt à m’examiner à moi même…

Et que Ta volonté soit faite… Dans ma vie…  Aujourd’hui et pour toujours… Amen! »

(Nous en avons toutes tellement besoin…n’est ce pas?)

soyez bénies!

E.

Publicités

Une réflexion sur « 41 – Marie & Marthe »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s